25/03/2010

Chasser ou être chassée, tel est l'Adage des Araignées

Tout le monde le sait maintenant, les araignées sont des fauves dont les seules obsessions sont, pour les mâles en tous cas, la gaudriole, la chasse et… le fait de ne pas faire soi-même l’objet d’un repas malheureux !

Nous avons déjà vu que les araignées mâles devaient se méfier de la mortelle étreinte de leur aimée.

Nous avons évoqué la haine profonde, et injuste, que leur vouent bon nombre d’humains qui n’hésitent pas à commettre un « arachnicide » à l’aide de la première arme contondante leur tombant sous la main, à savoir pantoufle, journal, aspirateur ou, pis encore, pesticide en spray.

Mais quels sont donc les autres ennemis naturels de nos chères amies ?

Les oiseaux tout d’abord. Les exemples de becquées mortelles ne manquent pas. L’argiope fasciée (Argiope bruennichi), au milieu de sa toile, est une cible de choix pour l’oiseau de passage. Le troglodyte mignon (Nannus troglodytes) ne l’est pas tant que ça aux multiples yeux des araignées qui font souvent les frais de son bon appétit.

Les batraciens et les reptiles ne rechignent pas non plus devant huit bonnes pattes dodues et dégustent aussi leur lot d’arachnides.

Sous d’autres latitudes, le scolopendre (Scolopendra sp.), un myriapode, chasse régulièrement l’araignée. Les petits mammifères tels les musaraignes peuvent aussi s’en délecter dès que l’occasion s’en présente.

Qui n’a pas vu son chien se lever précipitamment de son panier pour pincer du bout des dents une tégénaire (Tegenaria sp.) qui passe ou Minou jouer tout son saoul avec une autre malheureuse ?

Dans certains pays d’Asie comme le Cambodge, des araignées grillées constituent des friandises dont le croquant est très prisé.

Art01

Certaines araignées sont prédatrices d’autres araignées telle la pholque (Pholcus phalangioides) qui parvient à capturer et manger des araignées beaucoup plus grosses qu’elles comme la tégénaire (Tegenaria sp.).

Certains acariens peuvent infester et sucer l’hémolymphe des araignées qui en sont victimes.

Toujours dans le monde des arthropodes, le pompile (Pompilus sp.) venge quelque peu les millions de milliards d’insectes disparus depuis leur apparition sur terre sous les chélicères (crochets constituant l’appareil buccal) des araignées. D’une piqûre bien placée, cette guêpe paralyse sa victime pour l’enterrer et bientôt y pondre ses œufs. Dès leur éclosion, les larves du pompile vont dévorer petit à petit l’araignée vivante mais rendue incapable de bouger en commençant le festin par ses parties non vitales.

Qui a dit que les araignées étaient cruelles ?

Les autres insectes, en général, ne se frottent pas trop à ces prédateurs à huit pattes. C’est, en effet, le monde des insectes qui doit plutôt se méfier d’elles. Toute une série de stratégies leur ont permis de surprendre leur principal menu : les six pattes.

Bristowe, chercheur anglais, a déterminé en 1939, qu’en moyenne 130 araignées vivent par m² de milieu naturel en bon état, soit, à l’hectare, 1 300 000 mangeant chacune environ 0,1 gramme d’insectes par jour, ce qui donne un poids total d’insectes éliminés par an de 47 tonnes et demie !

De manière anecdotique, certaines araignées peuvent s’attaquer à de petits vertébrés (batraciens, lézards, poissons…) mais leur proie, par excellence, depuis environ 300 millions d’années est bel et bien constituée par l’insecte.

Pour ce faire, toute une série de stratégies de chasse ont été mises en place.

La plus basique consiste à chasser à l’affût. Les lycosidés ou araignées-loup tiennent leur nom du fait qu’elles se tapissent comme un loup pour courser et bondir sur leur victime.

La dolomède (Dolomedes fimbriatus) part à la pêche en se postant sur un peu de végétation à la surface des marais où elle vit. Posant une patte ou plusieurs sur le plan de l’eau, elle guette l’insecte aquatique, voire le petit alevin passant sous elle, en repérant les vibrations qu’il induit dans l’eau. En une fraction de seconde, ses puissantes chélicères iront rechercher la proie sous l’eau et l’en sortiront définitivement.

Les salticidés ou araignées-sauteuses ont une rapidité inouïe de déplacement et peuvent littéralement sauter sur leur proie. Une relativement bonne vision stéréoscopique leur permet d’estimer exactement la distance qui les sépare de la malheureuse mouche de passage.

Art02

Certaines de ces araignées sauteuses se font passer pour des fourmis. On les dit myrmécomorphes. En effet, leur corps est fortement allongé, avec un pédicelle reliant le céphalothorax à un abdomen présentant un rétrécissement. Ceci fait ainsi penser au corps en trois parties avec taille de guêpe des fourmis. Oui mais, me direz-vous, les araignées ont huit pattes et les insectes six. Qu’importe, cette faussaire lève sa paire de pattes avant tout en se déplaçant sur les trois autres.

Elle donne ainsi l’impression d’avoir deux antennes comme toute fourmi qui se respecte. Pour donner encore plus le change, à y tromper un spécialiste, elles se déplacent en tous sens au milieu de celles qu’elles imitent.

Pas de quoi tromper une fourmi, croyez-vous ? Et bien si car notre Arsène Lupin à huit pattes imite également à perfection la phéromone de reconnaissance de ses hôtes dont elle croque, quand la faim se fait sentir, un membre de temps en temps.

Les thomisidés ou araignées-crabe font aussi assez fort dans le domaine du camouflage. Certains d’entre-eux peuvent prendre par homochromie, après quelques heures passées sur une fleur, la teinte de cette dernière.

Art03

Les deux pattes avant, à la manière d’un crabe, elles attendent ainsi l’insecte, inconscient du danger, venant pour se faire un petit gueuleton de nectar ou de pollen. En une fraction de seconde, terrassée par un puissant venin, une abeille peut ainsi se faire prendre au piège par une araignée bien plus petite et moins puissante qu’elle.

Dans nos maisons, tout le monde -ou presque- connaît la pholque (Pholcus phalangioides) et la tégénaire (Tegenaria sp.). Si vous faites partie de celles ou ceux qui ne les connaissent pas, restez avec nous.

Une espèce moins connue car plus discrète est Scytodes thoracica. D’ailleurs, elle n’a pas de nom français. Cette petite araignée est pourtant bien présente dans nos demeures. Elle est tachetée comme un léopard et a développé une technique de chasse tout à fait particulière pour attraper les mouches, souvent plus grosses qu’elles.

En effet, Scytodes (Scyty-lou pour les intimes) s’approche à pas feutrés et imperceptibles de sa future victime et quand elle se trouve à un petit centimètre de cette dernière qui ne s’est encore aperçu de rien, elle crache un flux de colle destiné à engluer son repas et à éviter qu’il ne s’envole.

Teggy, la tégénaire, a tissé, quant à elle, une toile en forme de nappe et se tient prête au fond d’un tube retraite qu’elle a réalisé dans l’angle de son piège. Si, pour son malheur, un insecte devait s’y poser, il ne s’y engluerait pas mais, en un éclair, serait mortellement mordu par celle qui était à l’affût, alertée par les vibrations émises dans sa toile par sa future victime.

La pholque, quant à elle, tisse un entrelacs de fils apparemment désordonnés. L’insecte (ou cloporte, araignée,…) y pénétrant se retrouve pris dans un labyrinthe dont la seule issue est souvent l’entrée du tube digestif de la pholque. La pholque s’approche du malheureux avec un air de ne pas y toucher puis, du bout de ses toutes longues pattes, pour éviter un corps à corps qui ne lui serait pas toujours avantageux, elle maintient et fait tourner sa victime tout en l’aspergeant de soie. Une fois celle-ci transformée en momie et ne pouvant plus bouger, la pholque donne l’estocade en la mordant et lui injectant un mélange de venin et de sucs digestifs. Ces derniers vont littéralement liquéfier le contenu de la momie et notre brave pholque n’aura plus qu’à siroter ce qui fut sa proie.

Cette technique a été améliorée par les linyphiidés qui, dans nos jardins, tissent une nappe surmontée d’un entrelacs de fils en tous sens mais se resserrant vers le haut. La propriétaire du piège attend, tête en bas, au milieu et sous la nappe tendue comme un ciel de lit ce qui lui vaut le nom d’araignée à baldaquin. Le moucheron intrépide pris au piège de l’enchevêtrement de fils, ne pouvant remonter sans buter contre un nombre de plus en plus important de fils tendus, va redescendre fatigué et essayer de trouver une sortie vers le bas. En touchant la nappe, il se fera happer et mordre sans pitié à travers cette dernière par notre araignée à baldaquin qui l’y attendait.

Le genre Atypus, le seul mygalomorphe de Belgique, tisse aussi de la soie mais pour en faire, lui, une chaussette. Bien lugubre chaussette qui s’avère également un piège redoutable pour tout six pattes ou plus qui s’aventurerait à marcher dessus. En effet, notre mygale vit tout au fond d’un tube qu’elle a creusé dans le sol. La paroi de ce tube a été soigneusement recouverte de soie ce qui forme ainsi une sorte de chaussette dépassant du sol sur quelques centimètres.

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La partie aérienne de celle-ci est parfaitement camouflée car chargée de brindilles diverses, de mousses et grains de sable et de terre. Tapie dans ce tube, Atypus sent la moindre vibration que pourrait engendrer, par exemple, le passage d’un cloporte sur la partie libre de la chaussette. En un éclair, elle bondit dans le tube sur lequel la proie se promène insouciante et vient la transpercer à travers tout d’un coup de chélicères pour l’emporter ensuite au fond de sa tanière en déchirant la soie du piège pour y faire passer son repas.

Consciencieuse, Atypus reprisera sa chaussette une fois son repas terminé.

Ne vous êtes-vous jamais émerveillé devant la belle architecture de la toile de l’épeire diadème (Araneus diadematus) ? C’est effectivement de la belle ouvrage. Pensez donc : pour la construire, l’épeire va tout d’abord tendre un fil horizontal entre deux points opposés du substrat l’environnant. Pour ce faire, elle va laisser se faire emporter par le vent un fil qui ira s’accrocher au point d’en face. Une fois son fil accroché des deux côtés, elle va, en passant et repassant, le transformer en un véritable câble par le rajout de plusieurs autres fils.

Lorsqu’elle considère que son câble de suspente est assez solide, l’épeire va alors tendre une série de fils de façon à réaliser une sorte de Y servant au support des futurs rayons. Ensuite, elle va réaliser un cadre de plusieurs côtés autour de ce Y. A travers de ce cadre, elle va tirer toute une série de fils se croisant au centre en une série d’environ quarante-cinq rayons. En partant du centre, elle va alors tirer une spirale centrifuge assez large. Cette spirale étant terminée, elle va revenir en prenant le même chemin vers le centre et en posant une autre spirale de capture sur laquelle elle va déposer, tout en la filant, des gouttelettes de glu régulièrement espacées. C’est ce qui explique que les araignées ne se prennent pas elles-mêmes dans leur toile puisqu’elles se déplacent en empruntant les spires non piégées par la colle engluant les insectes imprudents. Arrivée au centre, l’épeire va mettre la touche finale à sa toile en mangeant la partie centrale, trop dense que pour être invisible, et pour la remplacer par quelques fils tendus irrégulièrement. Elle a alors le choix d’attendre le client au centre de sa toile ou bien encore de se tapir dans une retraite située dans la végétation, près d’un des points d’ancrage de sa toile. Elle le fera non sans avoir tiré derrière elle un fil avertisseur la prévenant, par la transmission des vibrations, de la présence d’une proie se débattant dans son piège.

Art05

Si vous trouvez une toile sans, à priori, de propriétaire, repérez ce fil et suivez-le du regard, vous ne manquerez pas de trouver l’affûteuse dans sa retraite.

Pour se rendre compte de l’exploit, il suffit de replacer cette construction à notre échelle : si nous étions des araignées, cela équivaudrait à ce que nous devions tisser cette toile entre les boules de l’Atomium, par exemple. Sacrée funambule que cette araignée !

Pour faire encore de l’anthropomorphisme – ça devient une habitude –, les insectes ont bien sûr trouvé, une parade. Pour éviter le piège, un certain nombre d’entre eux, ont pris l’option de voler prudemment avec les pattes légèrement en avant. Ainsi, au premier contact avec la soie de la toile, ils peuvent espérer pouvoir faire une marche arrière d’urgence et se sauver mais cela ne marche pas toujours !

Pour terminer, éloignons nous de nos contrées pour rencontrer trois modes de chasse très développés.

En Afrique, en Amérique et en Australie vivent plusieurs espèces d’araignées (64 connues) que l’on nomme araignées bolas. Leur nom fait référence à cette arme constituée de deux calebasses reliées entre elles par une corde et qui, adroitement lancée, entrave les pattes de l’animal visé. En effet, l’araignée bolas, pour chasser, se tient en poste en hauteur. Elle tisse un fil terminé par une boulette de soie gluante qu’elle tient d’une patte. La boule terminale est enduite également d’une substance sécrétée par elle et qui imite à la perfection la phéromone sexuelle femelle d’un papillon. Pour disperser cette odeur dans l’air, elle fait tourner rapidement la boule sous elle jusqu’à ce que la bonne odeur attire un papillon mâle. Celui-ci a tôt fait de se faire engluer et se faire remonter au bout de la ligne par l’araignée qui va l’emmailloter pour le déguster à l’aise plus tard. Comme quoi il faut toujours se méfier des contrefaçons !

La seule quinzaine d’espèces d’araignées sociales connues sont de petite taille mais peuvent prendre au piège et tuer de grosses proies, telles que des oiseaux, dans leur toile commune. On assiste, en les observant, à de véritables synergies semblant être concertées et laissant encore les chercheurs perplexes.

Nous terminerons par les araignées du genre Deinopis, australiennes, qui tels les rétiaires, gladiateurs romains, sont armées d’un filet. Ce filet, elles l’ont tissé elles-mêmes d’une soie élastique et adhésive. A l’approche d’une proie, elles le jettent dessus pour la serrer et l’emmailloter par la suite.

On entend bien souvent les biologistes spécialisés en éthologie s’émerveiller devant un bonobo utilisant une branchette pour aller pêcher quelques termites au fond d’un trou. Que dire alors de ces animaux « inférieurs » qui fabriquent eux-mêmes leur outil, le synthétisent même, et l’utilisent efficacement selon une stratégie et ce, de façon innée ?

Renaud DELFOSSE (article écrit et publié en 2008)

Merci à Robert Kekenbosch, collaborateur à l’IRScNB et spécialiste des araignées pour avoir été mon correcteur.

Sources :

Guide des Araignées et des Opilions d’Europe, Dick Jones, Delachaux et Niestlé, 1990

Initiation à la Connaissance des Araignées, Robert Kekenbosch, 2000

Livret du Stage d’Initiation à l’Aranéologie, Alfons Radermecker, CNB, 2004

http://en.wikipedia.org/wiki/Bolas_spider

http://norbert.verneau.free.fr/f_scytod.html

http://zafro.free.fr/mada/araignee2.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Dinopis

http://wwwassos.utc.fr/regardelemonde/voyage/carnet_cambodge

 

12:23 Publié dans Araignées | Commentaires (1)

Commentaires

De la belle ouvrage aussi... Bravo... Bel article... Rien à redire (en plus corrigé par Robert K.
Pour les myrmécomorphes... j'ajouterais que c'est aussi une belle défense, beaucoup de prédateurs réchinent à goûter une fourmi à cause de son acide formique... L'araignée-sauteuse myrmécomorphes profite donc de ce déguisement pour se protéger...
Merci de m'avoir averti...
Richard

Écrit par : richardunord | 25/03/2010

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